1 Réflexions sur la grève de juin 2014

Cette grève présente des caractéristiques tout à fait nouvelles.

D’abord, la présence des jeunes

Elle a frappé les participants aux manifestations et aux rassemblements. Cette présence des jeunes est une bonne nouvelle. D’abord parce qu’elle témoigne de l’obligation dans laquelle l’entreprise s’est trouvée d’embaucher, dans le fil des nombreux départs en retraite des « baby-boomers ». Ensuite parce qu’elle démontre, contrairement à certains lieux communs que les jeunes savent s’engager.

Pour autant, cette satisfaction à causes multiples doit être tempérée. Ces jeunes portent une colère voire une exaspération sans aucun doute propres au vécu de leur génération. Il y a de quoi. Sous tous les aspects de leur vie quotidienne, emploi, logement (…) notre société, et à ce titre la direction de la SNCF, leur font la vie dure. La campagne de propagande sur le thème du Bac dissimule, à cet égard, une énorme hypocrisie et une évidente malhonnêteté. Cette exaspération des jeunes avait une tonalité très particulière dans les rassemblements… Elle oblige à une vigilance et une responsabilité particulières : leur faire toute la place à laquelle ils ont droit, qu’ils vont exiger et tracer avec eux les perspectives dont ils auront besoin pour (re)conquérir « leurs » nouveaux droits.

L’ambiance des jours et des semaines à venir va être tendue. Elle fera suite au climat malsain de violences verbales, de propagande antigrève, largement nourri par les médias (notamment l’allégation largement répandue qui porte sur le soi-disant paiement des jours de grève). Une forme de haine est perceptible dans la hiérarchie de l’entreprise à l’endroit des grévistes. Les hauts dirigeants, les premiers concernés par ce phénomène, devraient y prendre garde. Elle ne les protégera pas de l’expression de l’amertume voire de l’exaspération croissante des cheminots et notamment des jeunes. Les syndicats quant à eux, devront réfléchir à comment se faire porteurs de colères grandissantes dont la portée est d’ailleurs plus vaste que le champ de l’entreprise.

Nouvelles méthodes

La direction de l’entreprise a joué une singulière partition au cours de ce mouvement social et c’est également l’une des caractéristiques, inédite, de celui-ci. Nous voyons refleurir à chaque conflit, des notions, des références dont nos dirigeants ont depuis longtemps perdu l’usage et nous y sommes habitués. Les entendre ou les lire évoquer le service public, la peine des usagers c’est comme les voir endosser un costume qu’ils auraient depuis longtemps plongé dans la naphtaline. Mais au-delà de ces exercices habituels, la grande nouveauté dans ce conflit, c’est l’adoption par la direction de méthodes singulières dont certaines directement inspirées de pratiques syndicales que par ailleurs elle réprouve. La fermeture autoritaire des directions, assorties de fermes injonctions aux volontaires ainsi lock-outés pour qu’ils enfilent le gilet rouge ; la tenue de « piquets de grève » par des cadres supérieurs ou dirigeants qui interpellent et « orientent » les cadres vers les quais et les plates-formes ainsi que des tournées dans les bureaux, y compris par le premier d’entre eux, pour chasser les récalcitrants, toutes ces méthodes sont indiscutablement des nouveautés.

Opération « volontaires »

Par ce chemin, nous arrivons à une autre caractéristique de ce mouvement social. Il semble évident que les maîtrises ont peu participé au conflit et que les cadres en ont été les grands absents. Sans doute les pressions de la direction ont joué et amené nombre de cadres à se porter « volontaires ». Un examen plus précis de la situation nous amène à penser que la division des salariés en deux camps, sans doute escomptée par les hauts dirigeants, n’est pas la réussite attendue.

Certaines directions, notamment centrales, ont en effet été « vidées » de leur personnel. Mais, malgré une présence visible de gilets rouges dans les gares, il semble bien que tout le monde n’ait pas répondu à l’appel. Où sont donc passés les maîtrises et cadres des directions lock-outées ? Sont-ils restés chez eux (pour y travailler) ? Ou faut-il voir dans ce phénomène, s’il est confirmé, le résultat d’un rééquilibrage informel et ponctuel du rapport vie professionnelle/vie personnelle ? A ce titre puisque nos dirigeants ont semblé friands d’indications sur le coût du conflit, il serait sans aucun doute pertinent d’agréger à celui qu’ils ont déjà estimé, le manque à gagner du temps de travail des cadres lock-outés dans la période (ainsi que tous les coûts annexes, réunions, séminaires…)

Mais, plus sérieusement, les pressions au volontariat d’office ont rencontré d’autres résistances. Notamment de la part de cadres estimant qu’ils avaient un métier et que l’importance et la pertinence des activités réalisées leur interdisaient de quitter leur poste de travail. Mais elles ont aussi heurté ceux qui, malgré qu’ils n’étaient pas favorables à une action de grève reconductible, ont estimé qu’on leur demandait de briser la grève menée par d’autres salariés ou que l’on portait atteinte à leur liberté en voulant leur dicter une conduite et les sommant en quelque sorte de choisir leur camp.

Un commentaire

  1. Robin Lacapuche

    7 years ago

    Les cadres ont été les grands absents… on ne saurait mieux dire ! Y compris dans la contre-offensive. Je ne résiste pas à rediffuser cette cascade de courriels, illustrant de quelle façon le mot d’ordre de lock-out s’est parfois dilué au gré des étages hiérarchiques, dans certaines directions centrales !
    Idéalement, il faut le lire de bas en haut…

    « De : Chef
    Envoyé : vendredi 13 juin 2014 15:23
    A : Mon Département
    Objet : URGENT – Mobilisation de tous pour l’opération SNCF Assistance EXAMS

    Pour ceux d’entre vous dont la proposition de volontariat n’a pas été retenue par le correspondant en gare (voir contacts ci-dessous), je vous informe qu’XXX reste ouvert.
    Cordialement,

    De : Secrétariat du département
    Envoyé : vendredi 13 juin 2014 14:05
    À : Tout le Departement
    Objet : URGENT – mobilisation de tous pour l’opération SNCF Assistance EXAMS

    Bonjour,

    Comme suite à la demande de Alain KRAKOVITCH et du Patron, je vous invite à vous mettre à disposition des gares les plus proches de chez vous lundi matin, pour aider les voyageurs et en particulier les candidats au Bac.

    Les modalités pratiques sont indiquées dans le mail d’Alain KRAKOVITCH.

    Merci d’avance pour votre compréhension et votre aide.

    Bien à vous.

    De : Le Patron
    Envoyé : vendredi 13 juin 2014 13:18
    À : Ses chefs de Départements
    Objet : TR: mobilisation de tous pour l’opération SNCF Assistance EXAMS

    Bonjour,

    Vous trouverez ci-dessous un mail d’Alain Krakovitch appelant à une assistance maximale pour lundi pour aider les voyageurs et en particulier les candidats au bac.
    Je vous demande donc d’annuler toutes les réunions prévues lundi et vous demande, ainsi qu’à vos équipes, de vous mobiliser comme demandé.

    Je précise pour les membres du Comité de Direction que celui-ci est évidemment supprimé.

    Bien cordialement,

    Le Directeur

    De : Alain KRAKOVITCH
    Envoyé : vendredi 13 juin 2014 12:27
    À : (Tout le Gotha)
    Objet : mobilisation de tous pour l’opération SNCF Assistance EXAMS

    Bonjour,

    Vous le savez, le mouvement social continue. Nous sommes à 3 jours d’une échéance que nous, SNCF, devons honorer : assurer l’acheminement et l’accompagnement des 700.000 bacheliers français, ainsi que tous les étudiants qui passeront un examen, la semaine prochaine.

    En Ile de France, où la pression des voyages du quotidien est encore plus forte qu’ailleurs, nous avons pris la décision de vous demander, à tous, ainsi qu’à toutes vos équipes, de laisser de cotés vos dossiers et vos réunions, pour se rendre dès lundi, en gare auprès des collègues, au contact des clients, des étudiants.

    Nous fermerons donc les sièges des directions dès lundi matin, sauf pour les astreintes en salle de crise.

    Je sais que vous comprenez cette décision. Avant toute chose, notre mission quel que soit notre métier, notre compétence, est d’assurer notre mission auprès du public.

    Vous trouverez ci-dessous les coordonnées des contacts par ligne transilienne, auprès desquels vous rapprocher pour organiser votre présence en gare.

    Une démarche analogue sera évidemment mise en place en Régions.

    Un grand merci d’avance à tous

    BESOIN DE VOLONTAIRES DE L’INFORMATION POUR ACCOMPAGNER LES ETUDIANTS

    Suite à la poursuite du mouvement social, toutes les lignes Transiliennes (particulièrement les lignes B et D ) ont besoin de volontaires de l’information supplémentaires du lundi 16 au lundi 23 juin.

    (…)

    Vous pouvez vous inscrire directement sur le site https://volontairessncfassistance.sncf.fr, sélectionner ensuite « Ma fiche volontaire », « Mes interventions », Choisir la gare, Choisir la date en cochant sur le calendrier sur la gauche (une intervention planifiée apparaît sur la droite du calendrier) et cliquer sur « je me porte volontaire »

    Si la situation venait à s’améliorer d’ici là, vous serez bien sûr prévenus.
    Encore merci pour le soutien que vous apportez à nos clients, nos étudiants et nos collègues !

    ALAIN KRAKOVITCH
    Directeur Général Sécurité et Qualité de Service Ferroviaire »

    Répondre

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