On ne gagne jamais rien à mettre son corps social à genoux.

0 Ne pas oublier le passé pour construire un avenir possible
Tribune libre de Benoît Vincent

Mon propos ici n’est pas de m’interroger sur le bien fondé ou pas de la réforme que veut imposer le gouvernement (et les directions de SNCF et RFF). Sur cette question, il n’y a pas débat : cette réforme amplifie et aggrave la situation créée en 1997, et tend à l’éclatement de l’entreprise publique sans résoudre les questions essentielles qui se posent au secteur ferroviaire en France.

Je dirais juste qu’il est « agaçant » d’entendre reprise la formule que nous inventions à l’époque (et oui, quand on sépare la roue du rail, on déraille…), par ceux là même qui ne dirent rien à l’époque, et prétendent aujourd’hui détenir la vérité révélée (j’ai à ce propos un souvenir ému de l’échange entre Pepy et Mignauw lors de la cérémonie de départ en retraite de ce dernier).

Plusieurs évènements posent question dans la gestion de la mise en œuvre de cette réforme. 

Voulue par l’entreprise et ses principaux dirigeants (c’est normal, elle amplifie la démarche stratégique qu’ils déploient depuis plusieurs années), ils auront tout mis en œuvre pour convaincre de son bien fondé auprès des cheminots, allant jusqu’à anticiper son adoption par le parlement pour, sans attendre, la mettre en œuvre : pages dédiées sur l’intranet, lettres régulières sur les outils informatiques, prises de position dans « les infos ». Rien n’aura manqué à la panoplie de la communication pour faire comprendre où était la voie « juste ».

J’avais interrogé les présidents de RFF et SNCF sur ce « paradoxe démocratique » lors de la séance d’ouverture du séminaire des cadres cet automne. Sans recevoir de vraie réponse, mais avec l’approbation d’un certain nombre de cadres supérieurs et dirigeants de l’entreprise me soufflant « que ma question était bonne », et ne s’étonnant pas qu’elle n’ait pas reçu de réponse. Déjà…

Et pourtant…

Une grève nationale, une manifestation d’ampleur, un front syndical (uni jusqu’il y a peu), auront été autant de signaux d’alarme auquel gouvernement et direction ont été sourds.

Interrogeons nous sur cette surdité. Était-elle normale ? Peut-être… Après tout, sommes-nous si nombreux, cadres de terrain à avoir senti que cette grève pouvait marcher ? Ce n’est en tout cas pas mon cas, bien qu’en contact régulier avec les agents.

Mais depuis 6 jours la réalité est là : non seulement les « roulants » sont massivement dans le mouvement, mais d’autres secteurs aussi. Sous d’autres formes, par des arrêts de travail limités à 59’ par jour, mais ils y sont.

Alors, où sont-ils dans les statistiques, les aurait-on oubliés ? Ou plus cyniquement la décision a-t-elle été prise de ne pas en tenir compte pour faire apparaître cette grève comme très minoritaire ?

Cette stratégie est cohérente avec ce que nous avons vu se mettre en place ce week-end. Il y a désormais deux mondes cheminots : celui des méchants grévistes prêts à sacrifier une génération de lycéens, et celui d’une entreprise empathique et bienveillante organisant leurs déplacements vers les centres d’examen, le Président de la SNCF allant jusqu’à décider de la fermeture de tous les sièges de direction pour orienter les cadres vers des missions d’accueil.

Opération rondement menée par des collègues professionnels de la communication qui auront mobilisé l’ensemble des médias sur cette initiative (mes excuses, mes amis, mais sur ce coup-là je n’ai pas aimé vous voir à la télé …).

Le seul problème étant que quand on dirige une entité de 150 000 salariés, entité qui vit une crise importante, on n’oublie pas aussi de s’adresser à ceux-là même qui par leur action font preuve d’une autre forme de compréhension de ce qui se joue.

Pour être plus clair, jouer les cheminots les uns contre les autres ne peut dans un premier temps qu’exacerber la volonté de lutte des uns, mais aussi et surtout rendre plus difficiles les conditions de reprises du travail.

On ne gagne jamais rien à mettre son corps social à genoux. La grève de l’hiver 1986/87 aurait dû laisser des souvenirs, mais reste-t-il des dirigeants pour se souvenir de cet épisode funeste d’un conflit à la SNCF qui tourne au vinaigre, par la mobilisation des cadres contre leurs agents ?

Sauf si insidieusement c’est de cela dont il est aussi question dans l’esprit de nos dirigeants : casser toute velléité de résistance des cheminots.

Mais prendre le risque d’une cicatrisation longue et difficile c’est s’exposer à des retours.

Benoît VINCENT
Ancien Secrétaire général adjoint de la CFDT Cheminots de 1997 à 2003
Administrateur salarié CGT de la SNCF de 2003 à 2008
TER Picardie

 

 

 

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